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Shibam,
Manhattan du désert
par Chris-Kutschera

Avec ses quelque cinq
cents maisons serrées les unes contre les autres, formant une espèce de
forteresse au milieu du ouadi Hadramaout, Shibam, au Yemen (du sud), constitue
un ensemble architectural unique au monde, redécouvert à la fin du XIXe siècle
par un couple d’explorateurs, les Bent, qui ramenèrent des photos qui firent
sensation dans le monde occidental: construites en terre, sur des fondations de
pierre, ces maisons hautes de six étages donnent l’impression d’être de
véritables gratte-ciel, impression accentuée par leur étroitesse et l’alternance
de fenêtres larges, ornées de moucharabiés de bois sculpté, et d’étroites
fenêtres qui servaient autrefois de meurtrières. Shibam fut immédiatement
baptisée la “Manhattan du désert”...
Deux fois détruite au
XIIIe et XVIe siècles, Shibam a miraculeusement été préservée telle qu’elle a
été reconstruite après sa dernière destruction (1533): une loi coutumière, qui
date de cette époque, veut en effet qu’un habitant de la ville qui désire
reconstruire sa maison doive scrupuleusement respecter le plan et les dimensions
de l’édifice antérieur: il doit même redisposer portes et fenêtres exactement de
la même façon.

Après avoir prospéré
pendant des siècles -- les villes du Hadramaout étaient des étapes importantes
sur la route des épices et de l’encens qui franchissait les déserts de l’Arabie
-- Shibam s’enfonça lentement dans la somnolence et l’oubli. Ses habitants
furent obligés de s’expatrier vers Zanzibar et l’Extrême-Orient: la tradition
veut que ce soit les Hadramis qui aient introduit l’Islam dans les Indes
orientales.
La seconde guerre
mondiale fut une catastrophe pour le Hadramaout, qui fut du jour au lendemain
privé des quelque 600.000 livres sterling que les expatriés envoyaient chaque
année à leurs familles, de Java et Singapour.
La révolution et
l’indépendance du Yemen du Sud (1967) accentuèrent le déclin du Hadramaout: les
sultans des petits Etats de la vallée s’enfuirent en Arabie Saoudite avec les
chefs des grandes familles qui avaient édifié des fortunes considérables en
Asie. Et l’équipe socialisante qui arriva au pouvoir à Aden éprouva la plus
grande méfiance à l’égard des populations du Hadramaout (environ 100.000
habitants) dont les structures sociales n’avaient pas évolué depuis des siècles:
le Hadramaout devait donc être négligé par les gouvernements du Yemen du Sud --
par ailleurs l’un des pays les plus pauvres du monde.

Un plan de
sauvegarde
Depuis l’arrivée à la
présidence d’Ali Nasser Mohammed (1980), on note cependant une nette évolution:
des projets importants ont été entrepris, dans le domaine de l’équipement
(électrification, communications) et dans le domaine agricole. ... Par ailleurs,
soucieux de préserver le patrimoine du pays, le gouvernement d’Aden a demandé à
l’UNESCO d’inscrire le site de Shibam sur la liste du patrimoine mondial, et de
mettre sur pied un plan de sauvegarde qui aura l’heureux effet de faire investir
dans la vallée quelque cent millions de dollars par la communauté
internationale.
... Les experts de
l’UNESCO ont donc préparé un plan en deux phases:
- Un plan d’urgence de
3 millions de dollars pour mettre la ville hors eau, avec consolidation du mur
de la ville et réparation des immeubles de Shibam les plus menacés;
- Un plan à long
terme, s’échelonnant sur trois ou quatre ans, dont le montant total pourrait
atteindre 100 millions de dollars.
L’étude préliminaire
de l’UNESCO indique que quelque 45 maisons de Shibam sur 500, sont dans un “état
critique”: certaines, construites sur le mur d’enceinte, sont en train de se
lézarder à la suite de l’éboulement de ce mur. D’autres sont menacées par des
infiltrations d’eau à partir des terrasses: les terrasses des maisons de Shibam
sont recouvertes d’un enduit utilisé par les maçons du Hadramaout depuis la plus
haute Antiquité, le “ramad”, un mélange de chaux et de cendre qui, s’il est de
bonne qualité et bien appliqué sur plusieurs couches, dure cinquante ans: il
faut refaire cet enduit dans au moins la moitié des maisons de Shibam. D’autres
maisons, enfin, sont menacées par des infiltrations d’eau dûes à des fuites
d’égout ou à un mauvais drainage, qui sapent leurs fondations.
Insuffler une nouvelle vie

Étant donné que Shibam
n’est pas un site archéologique mort, mais une ville habitée par des familles
établies à cet endroit depuis des générations, le gouvernement a demandé à
l’UNESCO de prévoir un plan intégré, comprenant des aménagements socioculturels:
il ne servirait à rien d’entreprendre la reconstruction inutilement coûteuse de
bâtiments qui risqueraient d’être abandonnés par les habitants et de tomber en
ruine si on n’insuffle pas une vie nouvelle à la vallée, en combattant la
désertification, en endiguant la dépopulation rurale, en essayant d’arriver à
l’autarcie alimentaire d’une région qui depuis toujours dépend pour sa survie de
l’extérieur, en créant une infrastructure, en développant le commerce, en
stimulant l’agriculture, et l’élevage, en développant l’artisanat, en mettant
sur pied des équipements socio-éducatifs: la construction d’un musée à Seyoun,
d’une bibliothèque pour les manuscrits de Tarim, d’un centre culturel pour le
Hadramaout. Il est indispensable, enfin, de prévoir un programme de protection
des sites archéologiques et islamiques de la vallée. Ce que ne disent pas les
experts de l’UESCO, mais ce qu’on peut lire entre les lignes, c’est que le sud
du Yemen ouvrira ses portes au tourisme international.
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